Comme Gandhi

Je parcours l’Inde en train.

Après avoir rallié Kovalam en taxi, je reviens en train jusqu’à Auroville.

De Trivandruml (Tirivananthapuram) l’express venant de Mumbay (enfin, ici, en fin de course, c’est presqu’un omnibus qui dessert quasi toutes les gares) nous ramène à Kaniyakumari pour une étape de quelques heures.

À 17 heures (5pm   comme on dit ici), avec une grosse demi-heure de retard, le Chennai express quitte Tutucorin (c’est le nom de la gare de Kanyakumari, autre nom du cap Comorin).
Cette fois-ci, nous voyageons dans une voiture climatisée, sorte de wagon-lit première classe. Coussins de moleskine brune quasi neufs, une couverture, deux draps et un oreiller propre pour chaque place réservée, et vu le tarif, c’est un autre public que les voitures sleeper class sans réservation.
Nous n’utiliserons pas les draps, puisque nous quittons le train vers 10 heures du soir à Madurai, après avoir passé une agréable soirée en discussion avec un étudiant ingénieur en mécanique, et un chirurgien qui s’est joint à la conversation, intéressé par la Belgique où il doit venir à la fin de l’année.
Nous échangeons sur le développement, l’histoire, les coutumes, les religions, notre appréciation de l’Inde…

Après une nuit à Madurai à l’hôtel Padman, bruyant et inconfortable, nous retournons à la gare pour 11 heures, monter dans le train « Guruvalam-super-fast express » en direction de Chennai-Enimore, qui nous mènera en six heures à Vallipuram 300 km plus loin, pour rejoindre Auroville.

Le trajet de jour se fait à la fenêtre, bien heureusement, dans le vent de la course, la chaleur est moins accablante.

Le paysage défile, c’est ce qui me refait penser à Gandhi parcourant ainsi les immenses étendues de son pays continent, dans le contraste entre les plaines fertiles, les collines abruptes surgissant soudain de la plaine, les étendues écrasées par la sécheresse, le bétail à la corde sur des terrains poussiéreux, les villes tentaculaires, les immondices et plastiques accumulés et pas encore ramassés ni nettoyé (le seront-ils un jour par d’autres forces que le vent et le soleil ?)

Dans les régions fertiles, donc pas trop touchées par le manque de la dernière mousson, les rizières sont simultanément à différents stades de culture. La majeure partie est en cours de moisson, nous avons vu à l’œuvre les moissonneuses batteuses alignant derrière elles de grandes trainées de paille jaune. Mais d’autres champs sont encore vert tendre, le panicule de riz n’étant pas encore monté en hauteur,  et en même temps, des  carrés viennent d’être labourés, quelques-uns sont inondés et nous voyons même un attelage de deux bœufs labourant la boue avant le repiquage qui est en cours dans certaines parcelles.

Par endroit, les vignes étalent à hauteur d’homme un tapis vert d’où pendent les grappes, les cocotiers quand ils n’ont pas été sinistrés par le manque d’eau, portent leurs lourdes grappes à vingt- cinq mètres de haut, les champs de bananiers récemment plantés s’efforcent de déployer leurs panaches en rang d’ognon.
D’autres paysages me rappellent le sud marocain, la vallée du Draa où seules les oasis présentent un peu de végétation autre que des tiges dures d’épineux.
Pas de cultures de coton ni d’indigo par ici. Pas de luxuriants vergers d’épices comme dans le Kérala, de l’autre côté des montagnes. Juste les cultures qui permettent de vivre, riz, légumes, fruits, qu’on écoule dans les villes alentour à des prix en hausse majeure étant donné leur rareté. faute de mousson, les récoltes sont maigres, chnceux ceux qui ont encore des champs en production.

Après mon post du mois dernier sur le sujet, la question est toujours ouverte : l’Inde est-elle un pays développé ? c’est ce que nous demande à brûle pourpoint un homme sortant de la gare de Kanyakumari au moment où nous y retournons. Mais quelle réponse apporter !
L’inde est un pays riche, même si une forte majorité de ses habitants sont pauvres.
L’Inde envoie un astronaute dans l’espace, mais dans la rue de Madurai, dix échoppes minuscules tentent de recycler les éléments récupérés sur des hauts parleurs en bout de course.
En face de l’école de style britannique où depuis plus de 10 ans, 1500 élèves suivent leur cursus secondaire, un petit temple attire les dévots avec une musique tonitruante.
Dans les rues, des gens mendient, certains assis, n’ayant plus la force de marcher à la recherche des aumones, et dzns ces mêmes rues passent de gros 4×4 se frayant un passage à grands coups de klaxon.
Les trains roulent à travers le pays, du nord au sud, de l’est à l’ouest sur des milliers de kilomètres, mais combien de jeunes n’ont jamais quitté leur état, ou même leur ville de naissance, et s’effraient à l’idée de s’assoir sur la même banquette que nous.

Le modèle de développement occidental est-il le seul valable ?  à Gandhi qui affirmait « we demand home rule », nous exigeons l’autonomie, la grande Bretagne a dû répondre par l’indépendance. Mais aujourd’hui, en dehors du criquet, de la badine des officiers, du thé et des trains, qu’est-ce qui rattache l’Inde à l’Europe ?

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