TOCHA

Tôt levés pour attraper le bus qui doit passer au carrefour de l’avenue centenario, nous arrivons a l’avance au rendez-vous à Circasia, le temps de commander un café et une pâtisserie pour le déjeuner que nous avons sauté, et Fred nous hèle de l’entrée. Il est seul, nous aurons donc un guide pour nous pour la journée.

Le départ se fait pas étape : nous covoiturons un couple de personnes âgées qui remontent à Salento, il faut faire le plein et s’arrêter chez le mécanicien, parce que le moteur tousse. Mais bientôt nous sommes sur la route, en évitant les blocages provoqués par une course cycliste.

Le parcours quitte le village de 350 auberges en direction de la montagne, la voiture est de nouveau en forme dans la fraicheur du matin. Au fur et à mesure que nous montons nous dépassons quand c’est possible un grand nombre de cyclotouristes trailers qui s’attaquent à ces impressionnantes montées. Nous devons passer une crête à 3500 m d’altitude A cette hauteur-là, il ne reste plus que quelques colombiens sur leurs pédales.

Les paysages sont grandioses, la vallée de la Cocora fait figure de carte postale arrangée à côté des splendeurs qui s’étalent devant nous. Les palmiers de cire coiffent toutes les crêtes et remplissent des pentes entières de leurs panaches. Sur les flancs abrupts, d’étroites terrasses marquées sont pâturées par le bétail. Autrefois, on y cultivait des Pommes de terre, les papas, mais les désordres de la violence ont fait fuir les paysans, et la Bolivie produit assez de papas pour qu’on n’ait plus besoin de celles-ci.

Plus haut dans la pente, une halte dans une forêt artificielle de pin du canada, plantés ici pour fournir du papier, nous conduit à quelques trous dans le sol : lors de la plantation des pins, les ouvriers ont mis à jour des tombes anciennes dont ils ont emporté objets et pierres gravées, laissant les ossements tomber en poussière. Aucune recherche n’a pu avoir lieu sur ces témoignages anciens, il reste juste une tradition orale limitée à ceux qui s’en préoccupent. En signe d’hommage notre guide jette dans chaque trou quelques bribes de fleur.

De l’autre côté de la montagne, nous quittons le département du Quindio. Le versant nord, sur le département voisin d’Ibague, a un tout autre aspect. Les paysans cultivent les haricots, frilloles et une espèce de carotte blanche qui a l’aspect du navet. C’est l’époque d’une des trois quatre récoltes annuelles, des sacs amenés à dos de mule attendent au bord de la route que le camion les charge pour les amener au marché.

Nous nous arrêtons dans une ferme pour prendre un café avec une tranche de fromage, l’en cas local en fin de matinée. La ferme qui nous accueille attire un groupe de colibris qui dansent devant nous dans les fleurs. Il s’agit ici d’un élément du réseau social qui travaille à faire revenir des paysans sur ces terres qui ont été vidées par les troubles durant deux générations. L’idéal serait de recréer des communautés autonomes, respectueuses de l’environnement, privilégiant le commerce local et équitable. Mais la survie passe avant tout, les terres sont en grande partie louées par des grands propriétaires et les techniques culturales ne sont pas sans défauts…

Tocha, un village carrefour avec quelques maisons, nous offre le repas de midi. Nous repartons pour l’ascension du cratère, la boca du volcan. Au passage, notre guide salue les gens qu’il rencontre. Pratiquement toute la population a quelque chose à faire avec lui, échanger des nouvelles fixer des rendez-vous, commenter des événements…

Passé un sommet, le cratère s’ouvre devant nous. Une partie a été replantée d’arbres pour tenter de restaurer les bois d’origine, il reste une finca avec une grande prairie, et une lagune – actuellement un marécage – qui collecte les pluies dans cette vallée encaissée. Le volcan dort depuis plusieurs siècles, mais on détecte l’activité du magma à 3000 m sous le sol, et on prévoit un réveil dans les 150 années qui viennent. Des consignes sont répandues par les autorités sur la conduite à tenir en cas de menace d’éruption.

Le tour continue. A quelques km d’ici, une source chaude alimente un bassin où la population locale vient se baigner : c’est le weekend, on fait un peu la fête. Un jeune garçon nous conduit à la curiosité suivante : à quelques centaines de mètres en contrebas, un petit geyser sort de la roche dans le ruisseau qui coule depuis la source et une stalagmite se dresse dans le courant, la première d’une suite. La pluie et l’eau tombant des arbres l’alimentent encore et elle continue de grandir.

Entre-temps, la conversation avec notre guide s’alimente des évènements de l’histoire du pays. Un peu plus âgé que Caroline, il était adolescent pendant la période de violence. Il a su échapper aux divers camps qui recrutaient les jeunes garçons pour en faire des combattants : farc, armée régulière, paramilitaires, au prix de fuites incessantes d’un village à l’autre, puis à Medellin. C’est peut-être ce qui explique son engagement radical dans la voie d’un changement de société, plus juste, plus équitable, plus durable, en commençant par remédier aux dégâts de la période qui s’achève. Je remarque d’abord ce rejet de la classe politique qu’il tient pour responsable des crises et dans laquelle il ne veut pas choisir. Avec la possibilité qu’offre la loi électorale en Colombie : si lors d’une élection, le vote blanc l’emporte, une nouvelle élection doit être organisée, à laquelle aucun candidat de la précédente ne peut se présenter. Un cadeau rêvé pour permettre le renouvellement des élites dirigeantes et interdire le trust du pouvoir local par une entente entre notables. Avec tous les risques qui en découlent.

Le chemin du retour nous permet de nous arrêter pour voir le soleil disparaitre derrière la Cordillera occidental, la chaine andine qui sépare cette vallée de la côte pacifique.

Un bus nos ramène dans la nuit jusqu’à notre appartement, un peu sur les genoux et couverts de poussière.

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